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26.10.14 18:28
Garnet abaissa ses jumelles de théâtre pour avoir à nouveau une vue d'ensemble de la chambre de l'immeuble d'en face. D'un geste nonchalant, la soprane échangea l'objet avec la tasse que lui tendait Chalcedony et entreprit de siroter son thé en s'enfonçant davantage dans son fauteuil marquise préféré. Cela n'avait pas été une mince affaire pour les jewels de monter le meuble au quatrième étage, mais Garnet ne pouvait pas décemment pas se mettre à l'affut dans des conditions trop lamentables.

" Brrr, quel froid. On se croirait au beau milieu du Cocytus. "

Le jewel aux yeux bandés remonta le grand châle de cashmere sur les épaules frissonnantes de la diva diabolica. Il ne faisait décidément pas chaud dans cette friche industrielle. Cependant, c'était le meilleur point de vue pour surveiller cet écrivain, celui qu'elle était venu chercher. Une goutte d'eau s'écrasa dans l'un des seaux qui servait à contenir les fuites du plafond, et la cantatrice de l'Achéron se décida enfin à envoyer Tourmaline appréhender le duo de squatteurs qui s'était faufilé par une porte à l'arrière du bâtiment.

La jeune fille fit une adorable révérence avant de s'en aller à sa tâche et sautillant d'un pied sur l'autre. C'était une façon très humaine dans le fond d'abréger les souffrances de ces pauvres humains en détresse : une petite décharge électrique très brève, un siphonnage intégral de leur énergie vitale, et c'en était fini de cette vallée de larmes infiniment longue à traverser. La femme dragon se délectait dans l'anticipation de ce nouveau festin de jouvence qui se présenterait bientôt à elle. Soudain, un mouvement accrocha son regard.

" Oh. Enfin un peu d'action."

Garnet se débarrassa de sa tasse sur le rebord de la fenêtre et fit signe à Chalcedony de lui rendre rapidement ses jumelles. Elle put ainsi observer tout à son aise les mouvements dans l'appartement du poète. Un pincement de lèvres désapprobateur se dessina sur les lèvres de la diva. C'était ce gratte-papier de bas-étage, ce journaliste, qui entraînait l'écrivain sur la pente de la facilité. Et voilà, ils étaient de nouveau partis pour une nouvelle vadrouille dans ces endroits à la mode. Enfin, cela n'était pas comme si son poète manquait clairement de courage. Si elle n'intervenait pas, il finirait par tomber dans la médiocrité la plus absolue, à écrire ce que le plus grand nombre avait envie de lire.

" Mais peut-être n'as-tu tout simplement plus rien à dire. Que ton inspiration s'est tarie après cette brillante mais courte production qui a été la tienne jusqu'à l'année dernière. Je plaçais de grands espoirs en toi ... "

Le murmure mourut sur les lèvres désabusées de la cantatrice de l'Achéron. Voilà, ils étaient descendus dans la rue, et s'en allaient avec l'enthousiasme des gamins qui ne songent pas au lendemain, à la mort prochaine. Mais, alors qu'ils étaient presque au carrefour suivant, ils firent une rencontre avec un visage qui n'était pas inconnu. Le frère aîné de l'écrivain. Il les arrêta et il y eut une discussion, presque une dispute, aussi brève que vive. Mais les deux compères partis pour conquérir les milieux branchés laissèrent finalement derrière eux le trouble-fête.

Garnet le tint un moment dans la focale de ses jumelles. Désemparé, le jeune homme semblait ne plus savoir trop où aller. C'est alors que quelque chose interpela celui-ci , et il se tourna en direction de la friche industrielle. Deux étages plus bas, Tourmaline devait presque en avoir fini avec les rôdeurs. Mais la fillette devait avoir fait attention à ne pas se faire voir. Il n'y avait qu'une explication : ce jeune garçon pouvait sentir le cosmos.

" Mmh, il semblerait que nous ayons été repérés. Mais nous ne sommes pas les seuls. Mon instinct me disait bien qu'il y avait un éveillé dans les parages, et je sais désormais son identité. Peut-être ne devrions-nous pas tarder à faire ce pour quoi nous sommes venus."
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31.10.14 15:39
Chalcedony suivit le regard de la mère des joyaux. Au bas du bâtiment condamné, le frère de leur cible avait entrepris d'escalader le grillage de la friche industrielle. L'intention de l'inconnu d'explorer les lieux était visible. Il était même assez déterminé, même si ses gestes montraient une certaine prudence. Le jewel des illusions demanda à mi-voix à sa bienfaitrice s'il devait se charger de ce problème.

" Je le neutraliserai pendant que vous pourriez prendre la fuite, dame Garnet. "

" Non, tesoro. J'apprécie ta sollicitude, mais nous n'avons aucune idée de la personne à laquelle nous avons affaire. Je préfère que vous effaciez nos traces pendant que j'irais faire plus ample connaissance avec notre jeune ami ... "

Le garçon aux yeux bandés acquiesça silencieusement aux paroles de velours de la cantatrice infernale et s'en fut prévenir Tourmaline. De son côté, le spectre du Drak prit un autre chemin menant au bout de l'édifice par lequel l'intrus avait montré son intention d'entrer. Quelques étages plus bas, la cantatrice perçut, entre le tintinnabulement de la pluie et la respiration sifflante du vent dans le squelette de béton de l'usine désaffectée, un bruit de pas qui ne lui était pas familier. Celui-ci s'arrêta, car il devait aussi sentir sa présence. Les coins de la bouche de la femme-dragon se relevèrent dans une expression amusée.

* Que diriez-vous d'une petite partie de cache cache, giovanetto ? *

Et la spectresse prit la tangeante entre les piliers de ciments, tout en fredonnant légèrement une doucereuse fantaisie de sa manière. Le son se réverbérait de manière chaotique dans les ateliers abandonnés. L'inconnu n'était pas encore parvenu à intercepter Garnet qui usait d'autres stratagèmes, trompait l'instinct de son poursuivant en déposant des larmes d'ambre sur son passage ainsi que le petit Poucet. Et elle continuait à chantonner d'un ton à mi-chemin entre moquerie et séduction, jusqu'à ce qu'il s'impatiente.

" Cela suffit, qui êtes-vous ?! Je sais que vous êtes là ! Si vous ne vous montrez pas, vous me verrez contraint de vous attaquer. "

La cantatrice émit un petit rire cynique et entreprit de terminer sans se presser son petit aria. Peut-être avait-il enfin réussi à deviner sa cachette, mais le spectre des Limbes avait confiance en ses capacités de riposte en cas d'agression. Le Drak attendit alors, toujours fondu dans l'ombre, que la sentence arrive. Elle ne tarda pas à tomber, et le niveau était loin d'être médiocre.

ἀοιδικᾰ ξυρᾰ !!

En fait des rasoirs musicaux annoncés, ce furent une dizaine de filins qui balayèrent l'espace de leur rais incandescents. Le pilier derrière lequel la diva se dissimulait fut traversé par l'un des câbles d'énergie comme une motte de beurre. Garnet se retrouva prisonnière devant son agresseur, comme un poisson pris dans un filet. Même si elle en avait connu de pires, c'était une désagréable surprise.

" Quel est ton nom ? Qui t'envoie ? Parle. Je n'hésiterais pas une seconde à t'aider à t'en souvenir si jamais tes souvenirs t'échappaient, et cela est aussi vrai que je m'appelle Sarastro. "

Lorsque la diva releva le visage en chuchotant quelque chose d'inaudible, le dit Sarastro laissa échapper un grognement de dégoût. Y avait-il été si fort que cela ? Le visage de la femme qu'il avait attrapée était celui d'une mourante : elle était étranglée par ses entraves et ses chairs étaient déjà largement entamées par les cordes de la cithare qu'il tenait dans ses mains. Animés d'émotions contradictoires, il lui réitéra sa question en relâchant légèrement la tension des fils.

" Qu'as-tu dit ? "

" Wish granted ... "

Sous les yeux médusés du citharède, un flot de sang pourpre s'échappa des lèvres soyeuses du spectre dans un gargouillis scabreux. Il ressentit comme une sorte de malaise trouble, mais ne pouvait détacher son regard du spectacle obscène du corps de cette superbe femme en proie à la mort et à la souffrance. Jamais il ne s'était trouvé ainsi dans un état second, à éprouver cette espèce de joie sauvage à la victoire, cette joie qu'il avait toujours sû modérer jusque là.

Derrière lui se dessina un sourire rubis maléfique. Une paire de griffes d'orichalque jaillirent dans son rêve et lui lacérèrent impitoyablement le visage. Hurlant de douleur, le musicien lâcha son instrument et se couvrit la face de ses mains pour préserver ses yeux du sang poisseux qui inondait son front. Garnet éclata d'un rire sombre et vengeur. Cette technique marchait presque à tous les coups, et manipuler l'esprit de l'adversaire pour l'abandonner à ses fantasmes les plus noirs, lui laissant croire qu'il les réalisait, était décidément la meilleure des échappatoires.

La cantatrice de l'Achéron ne s'attarda pas davantage. Dès qu'il reprendrait ses esprits, le musicien riposterait. Il s'était fait avoir une première fois, mais elle ne pouvait se permettre de négliger sa puissance : il représenterait une sérieuse menace. La meilleure chose à faire était de fuir et de rejoindre Tourmaline et Chalcedony qui devaient avoir achevé le déménagement. La soprane essuya l'une des coupures qui avait entamé son merveilleux visage. Dans un dernier mouvement de colère, la femme-dragon fit trébucher son adversaire aveuglé sur le sol, lui écrasa le visage dans la poussière sous son escarpin d'orichalque avant de prendre rapidement le large.
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19.11.14 13:20
Il était une heure passée du matin lorsque le poète remonta en courant la Seine en direction du Louvre. Un drôle de gamin aux cheveux blonds lui avait volé son portefeuille, et il poursuivait le pitpocket le long du quai. L'écrivain ne prenait même pas la peine de relever le col de sa veste pour se prétéger de l'averse orageuse qui tombait sans interruption. Vingt pas devant lui, Le voleur courait assez vite. Il levait des gerbes d'éclaboussures à chaque fois qu'il posait le pied dans une flaque.

Le jeune homme lâcha un cri de surprise entre deux respirations saccadées lorsque le gamin sauta agilement par-dessus une barrière de chantier et escalada un grillage aussi agilement qu'un écureuil. Comment allait-il le suivre ? Néanmoins, le poète tenta sa chance, mû par une émotion incontrôlable. Il avait l'impression d'entendre un chant étrange qui l'attirait, tel la phalène vers la chandelle.

Au prix  de quelques efforts, de quelques écorchures, il franchit l'obstacle en ne perdant qu'un peu de temps. C'est alors qu'il se rendit compte que cette course l'avait amené sur le pont Alexandre III. L'édifice était en chantier. Un quadrillage d’échafaudages mangeait les piliers sous leurs bâches tristes, certaines statues avaient été enveloppées pour être protégées de la casse. Presque toute la pompe de l'ouvrage d'art était recouverte de ces linceuls de plastique. Seules les visages rieurs des nymphes de bronze ruisselaient encore à l'air libre.

Un mouvement attira le regard de l'écrivain vers une baraque de chantier. Son voleur s'était-il caché là ? Il s'avança avec prudence : il était presque sûr que le chant qu'il entendait venait de là. D'une voix faussement assurée, il commença les négociations.

" Je n'ai presque rien dans ce portefeuille, juste quelques papiers personnels. Prenez l'argent, mais laissez-moi au moins le reste. "

" Justement, je suis surtout intéressée par lesdit papiers, écrivain. "

La voix qui venait de derrière le bungalow en tôles était étonnement mélodieuse. Le poète fronça les sourcils et alors qu'il s'approchait, apperçut les plis d'un volumineux drapé, une cascade de godets luisants. C'était une robe, et dans cette robe, il y avait une femme étrange, comme une chanteuse d'opéra qui serait sortie du spectacle sans prendre la peine de se changer. Son visage était d'une beauté surnaturelle qui le mit inexplicablement mal à l'aise.

Assise en amazone sur le parapet du pont, elle était occupée à lire les dernières notes de l'écrivain. A ses côtés, balançant enfantinement les jambes dans le vide, l'escroc blondin suivait la lecture. Un jeune garçon brun se tenait debout sur la rambarde et tenait un grand parapluie au-dessus du duo de lecteurs. Avant que le poète n'ait eu le temps de poser la moindre question, la cantatrice leva le doigt pour l'en empêcher, finissant son examen des brouillons avant de constater :

" C'est vraiment différent de ce que tu écrivais il y a un an. < Les sentiers ourlés de menthe ... > J'ai déjà lu quelque chose comme ça. Si seulement cette jolie expression était réutilisée à propos. Ainsi donc, tu as décidé de pratiquer le plagiat. Je suppose que cela te laisse assez de loisir pour prendre du bon temps. "

Estomaqué par la facilité avec laquelle l'étrange diva avait mit le doigt sur l'une de ses faiblesses, l'écrivain eut un mal fou à reprendre ses esprits pour se justifier.

" Le reste est assez fade. Tu lis beaucoup de cet académicien en vogue, je ne sais plus son nom ... Tu envies sa gloire et tu essayes de le suivre dans son sillage. Et ton propre chemin, tu le laisses désormais en friche. "

" Ce n'est pas du plagiat. Je ne prends que des notes lors de mes lectures, cela fait partie de mon travail ! Vous faites des déductions comme ça, pour qui vous prenez-vous à me donner des leçons ! "

" Ton objecteur de conscience ? Tu sais que ce que je dis est vrai. Tu dilues ton talent dans la médiocrité, et bientôt il n'existera plus. Le recueil que tu avais en préparation, tu ne le termineras donc jamais. "

Le poète dévisagea longuement la dame en noir. Il devait être en train de faire un cauchemar, sinon comment en aurait-elle sû autant sur lui ? Elle était la folie personnifiée de ses errements passés. Il devait la repousser de peur de se perdre à nouveau.

" J'y ai renoncé. J'ai le droit de profiter de la vie comme tout un chacun. Ce recueil, il a faillit me coûter la vie. Combien de nuits ai-je passé à écrire pour remplir la corbeille, pour finir avec une feuille blanche au petit jour. Aujourd'hui je ne cherche plus, je fais ma vie. "

" Chercher, c'est prendre le risque de ne pas trouver. C'est le risque de se trouver à la marge, dans les déserts de l'esprit où personne ne viendra pour vous. Seul face aux limites de l'existence. Ce désert angoissant de la mort, tu as décidé de le quitter et de lui tourner le dos à jamais. Il suffit de lire entre les vers. Mais je t'en empêcherai. Ce recueil doit voir le jour, même si pour cela tu dois mourir. "

Les mots de la diva, bien que prononcés d'une voix élégante et claire, étaient à glacer le sang. Horrifié, le poète recula. Les deux enfants de la diva sautèrent sur le trottoir pour l'appréhender. Il voulut s'enfuir, mais les deux paires de bras, plus fortes qu'il aurait pû le croire, l'immobilisèrent. Il comprit qu'il était fait.


Dernière édition par Garnet le 23.02.15 20:19, édité 1 fois
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17.12.14 13:56
" Non, vous n'avez pas le droit de faire ça ! Laissez-moi partir ! Au secours ! "

Les lèvres carmin de la diva se pincèrent avec ennui alors que le poète assaillait les oreilles de ses agresseurs de jérémiades on ne peut plus prévisibles. Il pouvait s'époumonner tant qu'il pouvait, il ne les impressionnait pas et personne ne l'entendrait dans le tumulte des éléments. La pluie redoublait justement en un déluge torrentiel, comme si les cieux avaient décidé de faire disparaître la Ville Lumière en la dissolvant comme un morceau de savon. Les jewels capturèrent l'écrivain qui se débattait comme un beau diable et le traînèrent de force sous un échafaudage où se trouvait une vieille chaise dépaillée. Le jeune homme y fut jeté et ligoté fermement .  

Tandis que Tourmaline et Chalcedony terminaient ces préparatifs longuement concertés à l'avance, Garnet profitait encore de la vue imprenable qu'ils avaient sur le jardin des Tuileries, la gare d'Orsay et le palais Bourbon. Sous son parapluie couture, la diva brune devisait pour elle-même en pensée et songeait décidément que s'il est des lieux où souffle l'esprit, alors sur Paris soufflait le génie de l'inspiration. Les jewels placèrent une table devant leur prisonnier qui avait encore les mains libres et placèrent devant lui du papier et un stylo.

"Jamais ! "

La vocifération de l'écrivain mêlait colère, peur et désespoir. Il balaya le nécessaire d'écriture de ses mains, refusant l'idée même de collaborer avec véhémence. Garnet s'amusa de ce mouvement d'humeur. S'il croyait s'en sortir à bon compte en gâchant le matériel, il allait être déçu. Et en effet, Tourmaline et Chalcedony avaient aussitôt attrapé au vol ce qu'il avait souhaité envoyer au diable. s'approchant à pas feutrés, le rossignol des Enfers plongea ses yeux verts dans ceux de l'écrivain et saisit son regard tout entier tandis que sa voix musicale le faisait taire.

" Les réactions épidermiques te feront perdre un temps précieux. Tu mourras quoi qu'il arrive. Qu'importe que ce soit ici ou ailleurs, dans cent ans ou l'heure prochaine."
Le spectre saisit un coupe papier qui se trouvait là, et entreprit de taillader les poignets du captif qui hurla de terreur en voyant son sang commencer à couler.

" Chhhut ... Ton chemin te conduit droit aux Enfers, et la seule chose que tu pourras présenter de ta vie si banale sera ce que tu auras réussi à composer, ni plus ni moins. Alors écris. Ecris pour ta vie ! Ecris pour sauver ton âme ! "

La cantatrice de l'Achéron saisit le stylo que lui présentait Chalcedony et le plaça dans la main engourdie du poète. Celui-ci était dans un état de terreur qu'il ne devait jamais avoir connu de sa vie. Et en l'entourant de sa présence caressante, comme pour calmer l'animal apeuré qu'il était, de la gorge de la soprane monta un chant, d'abord très bas et lent, comme une berceuse démoniaque. Puis il monta petit à petit tandis que la prise du poète s'affermissait sur sa plume, et que son visage tourmenté et ruisselant de larmes se transformait petit à petit.

Après quelques mouvements hésitants, le poète commença à écrire quelques mots qui semblaient avoir été retenu depuis longtemps. Il s'arrêta et poussa un soupir, agité par des émotions contradictoires. Garnet n'en fut pas troublée et poursuivit son chant maléfique. Il n'y avait que le premier pas qui coûtait. Elle sentait la fièvre créatrice monter. Quelques instants plus tard, le poète écrivait à nouveau, avec davantage d'assurance et d'élan même. L'expression de la satisfaction se peignait sur le visage de la cantatrice, le plan fonctionnait à merveille. Il fonctionnait peut-être même trop bien, car le destin décida de venir se mettre en travers du tapis rouge qu'il avait déroulé devant les pieds de la soprane.

" Attention ! Ahhh ! "

Celle qui avait crié était Tourmaline, et son avertissement finit dans un bruit de chute retentissant. Une grimace de douleur déforma le visage enfantin de la protégée de Garnet qui se redressa avec peine du pavé où elle avait chu. Son compagnon Chalcedony était resté debout, mais il était en mauvaise posture, les bras et les membres liés de câbles d'un cosmos bleuté qui lacéraient sa peau et commençaient à briser son orbe. La mâchoire contractée, le jeune homme ne bougeait pas d'un pouce, déterminé à servir de rempart à sa Bienfaitrice contre le personnage qui les menaçait. Interrompue par cette surprise, Garnet lança un regard noir à l'intru, et si ses paroles étaient prononcées d'une voix douceureuse, il ne fallait pas s'y tromper, l'accueil était glacé.

" Sarastro ... Quelle surprise, je ne m'attendais pas à ce que vous veniez nous honorer de votre inestimable présence. Je suis touchée par tant de générosité. Mais vous êtes peut-être venu chercher votre frère. Je n'ose y croire tellement c'est bête, nous commencions à peine à entamer nos grands projets. Il serait inopportun de les interrompre en si bon chemin. "

Tourmaline avait eu le temps de reprendre ses esprits. A la mine sombre qu'arborait le guerrier à la lyre, l'affrontement était inévitable.


Dernière édition par Garnet le 23.02.15 20:10, édité 1 fois
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02.01.15 14:33

" Est-ce là tout ce que votre petite bande est capable de faire ? La torture et les coups en traître ? Je ne sais pas qui vous êtes mais je doute que vous fassiez le poids. Alors je vous conseille de libérer votre prisonnier et de fuir sans demander votre reste car je ne suis pas disposé à laisser la moindre chance à des scélérats de votre espèce. "

Même s'il gardait sur lui-même une maîtrise glaciale, Sarastro était ivre de colère à la vue du spectacle qui s'offrait à lui. L'expression hébétée de son frère mourant et rendu à moitié fou par ces créatures maléfiques avait de quoi le mettre hors de lui. S'il n'avait écouté que sa chagrin, le garçon aux yeux bandés aurait déjà eu la gorge proprement tranchée par ses cordes acérées. Cependant, il se méfiait de la troisième personne, cette femme déguisée en marquise rouge. Elle était sans nul doute le chef à ce qu'il pouvait déduire de la propension des deux jeunes gens à la protéger comme une pièce maîtresse d'un jeu d'échecs.

" Que vos paroles sont dures, ragazzo. On serait tenté de croire que vous nourrissez quelque grief contre moi depuis notre précédente rencontre. Est-ce que par hasard je vous aurais bousculé de manière dommageable pour votre nez ? Alors je me dois de vous présenter mes plus plates excuses pour ce geste peu civilisé. Mais les circonstances l'imposaient. Je suis sûre que vous le comprenez. "

La voix de la cantatrice rouge était d'une douceur écœurante. Et bien entendu, elle ne recelait pas la moindre trace de regret. Sarastro avait bien conscience qu'elle essayait de le provoquer pour le pousser à l'erreur. Les nerfs tendus, il se domina, maintint son emprise sur son propre otage tout en surveillant la fillette blonde survivante du coin de l'oeil avant de planter son regard ardent dans celui de son interlocutrice. Sur ses gardes, il passa outre les paroles perfides de la femme-dragon.

" Qu'est-ce que vous avez fait à Tamino ? Est-ce juste un jeu pervers ? Cela vous fait de l'effet d'avoir du pouvoir sur les faibles et de les faire souffrir ? "

Aucune insulte ne vint s'ajouter à ces mots, le dégoût qui les accompagnait se suffisait à lui-même.  

" Oh, vous vous faites une image bien noire de ma personne. Quoique j'aie dans mes connaissances quelques adeptes de ce type de plaisirs, je n'ai pas un goût excessif pour le spectacle du désespoir d'autrui. Mais l'accouchement d'une œuvre de l'esprit est parfois un véritable supplice pour l'âme. Ce soir votre frère mettra un point final à un chef-d'oeuvre immortel. Quand il l'aura fait je le laisserais mourir en paix. "

Sarastro resta un instant muet de stupeur avant de répondre.

" Vous êtes encore plus folle que vous en avez l'air. Je ne le répèterai pas : libérez-le. Immédiatement ! "

" Mais je vous en prie, faites-le donc vous-même. "

Le ton de la conversation était devenu de plus en plus sec et hostile. Le citharède avait noté que la flamme de Tourmaline s'était rallumée tandis qu'elle entreprenait de se relever aux côtés de sa bienfaitrice. Le temps lui manquait, il ne pouvait attendre d'avoir ses trois adversaires à la fois sur les bras. Agir, vite.

" RINGING IMPULSE ! "

Née de la colère du musicien, une éblouissante décharge de cosmos baigna le corps de la cithare d'orichalque qu'il tenait entre les mains avant de descendre, fulgurante, le long des liens entravant l'aveugle. Un hurlement jaillit des lèvres jusque-là serrées du jeune garçon tandis qu'il était projeté vers sa supérieure, tel un fétu de paille soulevé par une bourrasque. La diva infernale poussa une exclamation rageuse avant d'éviter le projectile humain qui lui était destiné.

Profitant de ce moment d'inattention, Sarastro en profita pour voler au secours de son frère. Il n'avait eu d'autre choix que de le porter avec sa chaise à distance respectable pour le détacher de ses mains fébriles. Ce faisant, tandis qu'il surveillait leurs ennemis se relever, il appelait Tamino par son nom pour le faire revenir à lui. Finalement au terme d'une lutte désespérée avec les liens qui retenaient l'écrivain assis sur son siège, il réussit à le détacher. Maigre victoire. Maintenant qu'il retenait son frère chancelant dans ses bras, il se rendait compte à quel point il avait été intoxiqué. Tamino délirait les yeux ouverts :

" Je ... je dois continuer ... "

" Non ! Tamino, reprends-toi ! Reste avec moi ! "

Horrifié, Sarastro voyait le poète serrer son stylo compulsivement entre ses mains tandis qu'il cherchait son manuscrit d'un regard enfiévré. Secouant les épaules de Tamino pour le réveiller, le musicien maudit de tout son cœur la créature qui avait empoisonné le psychisme fragile de son frère, ce frère qu'il avait soutenu pendant un an loin de ses démons, qu'il avait cherché à protéger contre lui-même, malgré toutes ces errances. Le cauchemar recommençait. Tamino était perdu dans sa folie et leurs ennemis se préparaient déjà à les assaillir.
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14.03.15 18:35
Contre un adversaire comme Sarastro, chaque seconde était précieuse. Tout était une question de timing. Les yeux rougeoyants comme de la mauvaise braise, Garnet assistait à la libération de Tamino par son frère. Sa proie lui échappait. Temporairement. Ce n'était qu'un prêté pour un rendu estimait la sorcière des limbes avec une moue de mépri. L'emprise du Drak ne se desserrait pas aussi facilement autour de sa proie. A peine Tourmaline fut-elle à nouveau sur pieds en grognant de douleur que Garnet pointa le guerrier à la cithare d'un index impérieux.

" Sarastro, tenter de libérer votre frère était un geste courageux mais inutile. Occupez-vous de lui ! "

Les jewels n'attendirent pas que Sarastro se remette de ses déconvenues pour l'attaquer. Les doigts crispés de Tourmaline crépitaient d'éclairs, la silhouette de Chalcedony se dressait sereine et concentrée. Ils se lancèrent à l'attaque. La première se lança sur Sarastro. Le musicien pesta et bouscula son frère en arrière pour arrêter le déluge de coups de poing électrifiés qui lui tombait dessus. Il parvint à bloquer les premiers sans trop de peine, avec l'aisance d'un adepte des arts martiaux de quelque talent. Puis quelque chose changea, un décalage de quelques fractions de secondes. Ses contre-attaques et ses assauts terminaient dans le vide, manquant sa cible de quelques centimètres à peine.

Garnet eut un rictus mauvais. Tourmaline ne se privait pas de profiter de la situation. Chalcedony ne le montrait pas, mais il était très affaibli par la technique de Sarastro. Ses nombreuses coupures exsudaient le sang, chaque instant passé à se concentrer lui coûtait face à leur adversaire, le captivant dans une illusion qui ralentissait ses perceptions. Stoïque, le jewel aux yeux bandés continuait son silencieux combat sans émettre la moindre plainte. On ne pouvait en attendre moins de lui, songeait la sorcière des limbes, qui entonna un nouveau chant de sa voix au charme vénéneux. Le chant arracha un rire sarcastique à Tourmaline, débordant d'enthousiasme :

" Haha, que t'arrive t-il chevalier ? Commencerais-tu à prendre goût à mes Thunder Fists par hasard ? Je savais que tu étais un peu fêlé, comme nous tous ! Hahaha !"

Soudain, Sarastro trouva une porte de sortie au piège qui lui avait été tendu et le rapport de force se renversa brusquement. Le guerrier répliqua d'une série de crochets bien sentis et agrippa le veston de feutre vert de Tourmaline pour lui faire subir une clé de bras. La blondinette tomba à genoux au sol. Tourmaline, à peine revenue du choc, tenta de se débattre de son emprise avec un feulement de colère. Sarastro coupa court à cette rébellion en lui déboîtant l'épaule. Le jewel poussa un hurlement et s'évanouit de douleur pour de bon.

" Croyais-tu vraiment que ces illusions allaient m'arrêter longtemps ? Je suis un musicien. Je sais les tours que l'on peut jouer aux sens. A deux vous ne pouvez me piéger longtemps, même aussi bien coordonnés. Tu as du talent, j'admets que ta maîtresse t'a bien enseigné l'art et la manière de duper l'esprit. Dommage que ce soit dans le but de perpétrer de telles crapuleries. "

" ... "

" L'heure du châtiment est venue. "

Chalcedony ne bougea pas d'un pouce, malgré la menace de Sarastro qui s'avançait avec détermination, le regard dur et colérique. Le citharède avait visiblement la ferme intention se débarasser sans cérémonie du dernier obstacle qui s'interposait entre lui et la diva maléfique. Il s'arrêta  lorsqu'il sentit une résistance entravant sa jambe.

" Hein ? "

Son regard ébahi se porta ses pieds désormais saisis par des mains d'une blancheur fantômatique sortant du pavé, puis voyagea vers la cantatrice qui cachait le bas de son visage derrière un éventail. Le musicien n'avait pas remarqué le chant maléfique qui en sortait, et découvrait de nouvelles présences attirées par l'appel mélodieux de Garnet. Des silhouettes féminines le cernaient, légères et empreintes de grâce. Elles dansaient en rond, se matérialisant au fur et à mesure dans la lumière bleue des lampadères. Garnet dévoila son jeu et redoubla laforce de son chant, l'accélérant impitoyablement, marquant la mesure sèchement de son éventail refermé.

" Les willis sont sur vous mon ami, je crois qu'il est temps de dire adieu à ce monde, car c'est la dernière danse ! Ces filles n'ont plus que rancoeur pour les vivants, aucune pitié, et elles sont mes alliées. Elles vous entraîneront dans leur farandole jusqu'à la mort ! Je rentrerais avec vous et votre frère, tous ensembles aux Enfers. N'est-ce pas un délicieux projet ? "

Les dames blanches attrapèrent les bras du guerrier à la cithare sans lui laisser la moindre chance de se dérober. Leur mouvements envoûtants épousaient sensuellement les arabesques du chant du spectre des limbes. Garnet vit Sarastro tenter de résister, mais le contact avec les fantômes l'avait glacé. Désarçonné, il baissait sa garde et son corps échappait à son contrôle, entrant dans la danse diabolique des fées. Tout en continuant de chanter, la soprane surveilla du coin de l'oeil Chalcedony qui se précipitait au chevet de Tourmaline.

" Arrrgh !"

Sarastro avait poussé un cri d'horreur quand il s'était apperçu que la willis qui lui prenait le bras gauche avait le crâne défoncé et sanglant, des orbites vides le fixant avec cruauté. Garnet sourit de plus belle : les willis étaient des jeunes filles dont le péché avait été de trop penser à danser. Celle-ci devait être une accidentée du samedi soir au sortir d'une discothèque. Cela faisait toujours un choc de découvrir leur vrai visage au-delà de la merveilleuse beauté de leurs mouvements et de leurs corps.

La victoire était à portée de main. Jamais les willis n'avaient failli.
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