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PNJ Hadès

Date d'inscription : 30/03/2006
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20.12.18 22:35
Quoi qu'en disent ceux qui cherchaient à trouver un point positif à leur situation, les deux dernières opérations d'envergure s'étaient soldées par un désastre. Les Agences avaient beaucoup appris, certes, mais ces leçons arrachées à l'ennemi dans le sang et la souffrance ne porteraient leurs fruits que dans plusieurs mois, voire plusieurs années ; cela ne comblerait pas leur sous-effectif à court terme et il était illusoire de s'attendre à ce que le monde s'arrête de tourner le temps qu'elles reconstituent leurs forces.

Au moins la seconde catastrophe de Diomède était-elle restée circonscrite à une île perdue loin de la civilisation. Celle de Goma par contre avait eu des répercussions planétaires : entre l'extermination de toute forme de vie dans un rayon de plusieurs kilomètres autour du lac Kivu, la destruction de la deuxième plus grande ville de RDC et l'éruption du Nyiragongo, c'était toute la province du Nord-Kivu qui était paralysée. Or cette région meurtrie était d'une importance stratégique majeure : il s'agissait en effet de l'un des principaux sites d'extraction de quantités de minéraux indispensables à l'industrie électronique, un flux de matériaux à présent tari jusqu'à une date indéterminée. Un sordide effet domino s'était amorcé, à l'impact magnifié par les fragilités toujours pas résorbées datant des actions de Poséidon, et une nouvelle crise s'était abattue sur l'économie mondiale.

Cerise sur le gâteau, il y avait toute une brochette d'illuminés qui voyaient en cette répétition abrégée de l'épisode des dix plaies d’Égypte un nouveau châtiment divin dans la même veine que ceux de Tokyo ou de La Havane. Les médias et les réseaux sociaux amplifiaient leur rhétorique apocalyptique comme un mégaphone, donnant naissance à d'innombrables mouvements de panique. Autant d'incendies que les experts, les communicants et les politiciens avaient le plus grand mal à éteindre avant qu'ils ne se propagent.

« Ils vont se servir de ça pour faire pencher la balance lors des négociations. » prédit sombrement l'agent Traoré en rangeant son journal dans sa mallette après avoir passé le checkpoint. « Pourquoi c'est à nous de nous en occuper d'ailleurs, où sont les parasites en costard-cravate quand on a besoin d'eux ? »

« Occupés à se faire remonter les bretelles par d'autres parasites et à essayer de les convaincre de ne pas tous nous mettre à la porte, je présume. » répondit Ho Sun, dont l'humeur n'était guère meilleure. Après tout ce qui était arrivé, les deux femmes se seraient volontiers passé de voyager jusqu'à Washington pour rencontrer le Triumvirat des marchands d'armes – leur surnom officiel – au sujet du bilan de leur collaboration avec l'alliance. Surtout avec tout le cirque auquel elles avaient dû se plier pour ne pas trop laisser transparaître leur épuisement face à leurs interlocuteurs. Le résultat était de toute façon imparfait : si elles avaient réussi à effacer les cernes et les traits tirés, rien n'avait pu être fait pour les pansements et attelles sous les vêtements de la française ni pour les cicatrices symétriques couturant le visage, le cou et les mains de la chinoise.

« Au moins Al-Aswad devrait se montrer raisonnable ; Carlson aussi si nous nous montrons fermes d'entrée de jeu. Kaganovitch en revanche... »

« Kaganovitch ferait mieux de se mettre en tête que le fait que certains de ses mercenaires se soient remarquablement bien acquittés de leurs tâches ne suffira pas à nous faire oublier que ce sont aussi les siens qui causent le plus de problèmes côté discipline, et que même si tout était parfait ça ne lui donnerait toujours pas tous les droits. »

L'oligarque abusait depuis le premier jour des privilèges liés à son statut d'associé des Agences, au point que malgré son utilité en tant qu'intermédiaire celles-ci étaient arrivées à bout de patience et n'attendaient plus qu'un prétexte pour se débarrasser de lui. Ce serait sans doute déjà arrivé depuis un moment si la perle rare qu'était Marchesi n'était pas issue de ses rangs. Personne ne regretterait sa disparition ; il vaudrait mieux pour lui qu'il écoute les conseils de son compatriote Vassiliev, qui venait compléter l'équipe du côté des Agences.

Le russe était arrivé en avance, comme la dernière fois. Il les attendait sur l'un des sièges dans l'antichambre de la salle de réunion, rigide comme une statue dans son costume civil impeccable malgré ses propres blessures. Mais il n'était pas seul : en face de lui se tenait l'aberration de compagnie de Rosenberg, qui avait troqué sa tenue de cobaye pour un ensemble noir des plus sévères. Le regard de Mélissa passa de l'un à l'autre, avisant les postures identiques, le teint et les cheveux trop pâles, les visages inexpressifs... d'accord, c'était vraiment dérangeant.

« C'est décidé, je ne veux plus jamais vous voir tous les deux dans la même pièce. »

« Je vous demande pardon ? » interrogea poliment le colonel en se relevant et en empoignant une pile de dossiers.

« On dirait que vous êtes père et fille et que vous vous rendez à un enterrement. »

« C'est voulu. »

« Je ne veux même pas savoir... » fit la française en gardant un œil sur la gamine factice. Elle ne manqua pas de relever le moment précis où la créature consentit enfin à se faire passer pour humaine, l'instant où elle se mit à faire semblant de respirer, à simuler un pouls, à cligner des yeux et à reproduire tous ces minuscules mouvements involontaires qui différenciaient un individu vivant d'un cadavre... ou d'une marionnette. « Qu'est-ce que tu fais là, toi ? Je croyais que tu étais censée rester au laboratoire. »

« Stationnée à Washington. Protection du Congrès et du Président. »

« Le comité de direction de FIRMAMENT a décidé qu'elle allait se rendre utile puisqu'ils sont en sous-effectif, qu'ils ont toujours eu peur d'une attaque sur leur capitale et qu'ils ont enfin quelque chose qui peut faire obstacle à un niveau 5 plus de trois secondes. » clarifia Vassiliev.

« Ces américains, je vous jure... » soupira l'asiatique, résumant l'opinion générale : les États-Unis étaient la seule nation de l'alliance à ne pas avoir tiré un trait sur leur capitale et autres métropoles avant même que les factions divines ne commencent à collectionner les conquêtes. Sentimentalisme absurde, même si leur Agence avait au moins eu le bon sens de ne rien y laisser d'important.

Et en parlant de choix contestables de la part de leurs leaders autoproclamés, il était temps d'aller récompenser les profiteurs de guerre qui leur servaient d'alliés et de renégocier les termes du partenariat à l'aune de leurs contributions. Joie.

« Bon, quand faut y aller... »

« Et pas de bouquet cette fois, nous ne sommes pas un service de livraison. »

Le quatuor fit son entrée dans une salle de réunion identique à celle qui avait accueilli la première rencontre entre l'alliance et les marchands de mort, tous ces mois auparavant. L'arrivée du trio de milliardaires était imminente ; lorsque la porte s'ouvrit de l'autre côté de la salle, ce fut Vassiliev qui se chargea d'accueillir leurs invités.

« Bonjour à tous, heureux de vous revoir. Nous n'attendions plus que vous. »

[Frontline] Les Etoiles brillent au Firmament