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ThanatosDieu de la Mort | Administrateur
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Mar 4 Juil - 13:48

Il avait été décidé que la rencontre se déroulerait au Nouveau-Mexique.

Ainsi, un hélicoptère non-répertorié se retrouva-t-il bientôt à survoler le désert en direction de Los Alamos, comptant notamment à son bord le multimilliardaire Malik Al-Aswad et le scientifique qu'il avait emmené avec lui. Si un tel véhicule n'était peut-être pas le plus propice à la discrétion, les hauteurs dans lesquelles étaient situées le centre de recherche les obligeait à passer par là - leur prudence n'en était pas au point de requérir que tout participant soit à même d'y parvenir en grimpant.
Celui-là même qui, dans les années quarante, avait vu naître sous la supervision du brigadier général Leslie Richard Groves ces deux enfants terribles que l'histoire retiendrait sous les noms de Fat Man et Little Boy. L'opération portait peut-être le nom de Projet Manhattan, mais c'était dans ses locaux que la bombe en elle-même avait été créée - et non-loin de là que son brouillon avait poussé son premier cri en un souffle destructeur.

Quand on prenait le temps d'y penser, la situation de l'époque, lors de leurs démêlés avec les forces japonaises, ne différait pas tant de celle à laquelle ils se retrouvaient aujourd'hui confrontés. Dépassés par l'ampleur de la menace, les savants de plusieurs nations consentaient un effort collectif afin de reprendre leur destin en main - si funeste soient les moyens qu'ils devraient employer pour y parvenir.
À n'en pas douter, bon nombre des actuels occupants de la place fortifiée devaient secrètement espérer que le résultat de leur travaux ne soit jamais forcés de prendre un tournant aussi meurtrier... Ou, si ce devait être le cas, que ce soit avec une efficacité tout aussi décisive ; sans cela, gare à la contre-attaque. Si vaste soit la renommée que cela avait valu au bon docteur Oppenheimer, qui avait envie de devenir son direct successeur ?

Ce n'était toutefois pas pour travailler sur la fission de l'atome que le riche homme d'affaires avait amené l'un de ses chercheurs avec lui - quand bien même l'idée de projeter une bombe équivalente sur le siège reconnu d'un groupe d'éveillés avait dû en effleurer plus d'un en ces murs. Ils avaient d'autres choses à faire.
Dès leur arrivée, ils furent pris en main par les soldats déjà présents sur place, sans que les échanges aillent plus loin que les politesses d'usage - et encore. Sans doute avaient-ils reçu pour consigne de n'en dire qu'un minimum et le prenaient-ils un peu trop littéralement ; ils avaient beau être grassement payés, les licenciements dans un tel contexte devant se faire à coups de balle dans la tête, il était bien normal qu'ils souhaitent ne prendre aucun risque.

Procédez comme vous me l'avez montré, et tout devrait bien se passer. prit-il le temps d'adresser à son « employé » en blouse blanche tandis qu'ils évoluaient dans les couloirs à grands renforts de cartes d'accès, de code à douze chiffres et de reconnaissance rétinienne. FIRMAMENT n'aurait, de toute évidence, pas mis longtemps à moderniser l'endroit après l'avoir réquisitionné - un choix judicieux ; il avait fait ses preuves.

Une phrase bien anodine ; quiconque en aurait été témoin aurait pu difficilement imaginer qu'elle cachait d'amorales manipulations commises aux tréfonds de quelque sordide dimension infernale. N'eurent-elles été pratiquées sur des spécimens plus morts que vifs, l'on aurait pu parler de torture ; mais les intéressés étant à peine plus que des tas de viande dont on retardait l'inévitable putréfaction, les risques de plaintes étaient par conséquent assez minimes. Et puis, « géhenner » était synonyme de supplicier ; il eut été fâcheux de faillir à leur réputation.

S'ils étaient toujours aussi réticents à l'idée de laisser des civils se balader sur l'un de leurs sites, les équipes sur place avaient néanmoins accepté sa présence à contrecœur ; après tout, il ne se passerait rien ici aujourd'hui qu'il n'ait déjà vu à l'oeuvre dans ses propres laboratoires, en théorie. Sous quel motif pourraient-ils donc lui en refuser l'accès, tant que les consignes de sécurité étaient respectées ?
À fortiori sachant que, des trois personnes concernées, il était sans conteste celui à avoir fait la meilleure impression lors de leur premier rendez-vous ; cela avait dû les rendre plus réceptifs à ses demandes qu'à toutes celles que les deux autres auraient pu émettre. S'ils voulaient instaurer une relation de confiance, il fallait aussi en passer par là.

Même si son existence avait depuis été révélée au monde, l'installation était à l'origine tenue secrète : aussi n'était-elle en rien aussi vaste que d'autres sites plus moderne. Les têtes pensantes de FIRMAMENT n'entendaient pas à y changer quoi que ce soit : non seulement avait-elle prouvé être parfaitement fonctionnelle dans sa formule actuelle, mais en plus injectaient-ils déjà suffisamment d'argent dans ce programme pour ne pas en dépenser davantage en travaux d'agrandissement.
Toujours est-il qu'il ne fallut donc pas longtemps pour que la petite troupe se retrouve devant les portes de ce qui devait être devenu en quelque sorte l'aile médicale - et les deux hommes qui en barraient le passage. Percevoir le claquement des bottes des soldats parut interrompre la discussion animée qu'ils étaient en train d'avoir. S'il n'en perçut pas toute la teneur, Malik Al-Aswad en avait entendu suffisamment pour savoir que ce n'était pas l'amour fou entre ces deux-là. Le plus âgé d'entre eux vint vers eux ; malgré sa cinquantaine bien dépassée à en juger par son cheveu d'un gris fermement enraciné, son port altier faisait en sorte qu'on ne doute pas de sa bonne santé. Les soudards s'écartèrent, se rangeant sur les côtés pour lui laisser l'accès à leurs « invités ».

Monsieur Al-Aswad, je suppose ? fit-il - malgré un effort notable pour paraître affable, la tension de son précédent échange ne s'était pas encore entièrement résorbée. Si le fait de l'avoir dans les pattes pour cette session le gênait en quoi que ce soit, il fut extrêmement capable pour ce qui est de ne pas le montrer. Maynard Rosenberg. C'est un honneur de vous avoir parmi nous.
Tout le plaisir est pour moi, répondit le grand ponte de l'industrie. En avançant la main pour serrer la sienne, il se figea un instant en constatant - non sans mal du fait de son réalisme épatant - qu'elle était artificielle.
Ah, je vois que vous avez l'oeil, fit Rosenberg en esquissant un sourire un peu plus franc, agitant ses doigts factices avec autant de légèreté que s'ils avaient été parfaitement naturels - une preuve supplémentaire de sophistication. Moi-même, il m'arrive de l'oublier, parfois. Ça fait tellement longtemps.
Impressionnant, fit Al-Aswad en souriant de concert, finissant par aller au bout de son geste malgré cette découverte inattendue. C'est vous qui l'avez conçue ?

Avoir d'avoir pu aller plus loin dans les mondanités, ils furent cependant dérangés par l'irruption du second individu - lequel les dépassa sans même un regard pour aller directement vers le jeune homme caché dans l'ombre d'Al-Aswad. S'il semblait considérablement plus jeune que le sieur Rosenberg dans son grand manteau noir, rasé de frais et avec ses cheveux blonds plaqués en arrière, il n'en évoluait pas moins dans cet environnement comme s'il y était parfaitement à sa place - avec une assurance de conquérant ; d'où l'air suffisant placardé sur son visage.

Voilà donc notre fameux candidat ? fit-il en se penchant légèrement pour le dévisager, sans perdre un seul instant son sourire au parfum d'arrogance. Son accent germanique semblait moins tenir de l'imperfection que d'une forme de fierté. Pour ne rien vous cacher, je vous imaginais plus impressionnant... Mais je suppose que l'habit ne fait pas le moine, n'est-ce pas ? Soyez assuré que nous tous ici avons grand hâte d'assister à votre démonstration. À son tour, il lui colla sa main sous le nez, ne prenant toutefois pas la peine d'en ôter le gant de cuir. Professeur... ? Vous êtes bien professeur, n'est-ce pas ?
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Ven 7 Juil - 9:11
Rogos – ou plutôt Armand Cantor, son identité d'emprunt pour cette mission ô combien sensible – affichait une nervosité de circonstance. Contrairement à son employeur, il ne jouait la comédie qu'à moitié, sans doute moins même : la tâche qui lui échoyait lui avait fait retrouver ses racines, pour le meilleur comme pour le pire. Parmi le pire, il y avait ce qui s'apparentait au stress chronique qu'il avait autrefois ressenti en période d'examen ou en passant devant un jury chargé d'évaluer la qualité de son travail, de le juger. Non non non, ça n'allait pas du tout, c'était aux Spectres de juger les gens et non l'inverse ! Être enfermé pendant des heures avec Thanat... Malik Al-Aswad pendant que leur hélicoptère survolait les étendues constellées de cratères datant de l'âge atomique du Nouveau-Mexique n'avait fait qu'accentuer cet inconfort. Peu d’Étoiles Maléfiques pouvaient se targuer d'être restées aussi longtemps en présence du Dieu mais c'était-là un « honneur » qu'il laisserait bien volontiers à d'autres.

Et puis il y avait la base elle-même bien sûr. Ses longs couloirs mornes, aseptisés et tortueux, ses dispositifs de sécurité omniprésents dignes de Fort Knox et ses gardiens patibulaires... Tout pour le mettre à l'aise tandis qu'il suivait le multimilliardaire tel un ersatz de l'ombre impossiblement noire qui hantait Ses pas lorsqu'Il ne prenait pas la peine de dissimuler Sa véritable nature.

« Oui monsieur Al-Aswad. » répondit-il, laconique, alors qu'Il lui délivrait Ses instructions. Procéder comme il l'avait déjà fait... c'est à dire reproduire sa performance de la trois-cent quatre-vingt-sixième et ultime itération de l'expérience. Il avait passé une éternité dans sa tour, au point d'en perdre la notion du temps, à réviser sans cesse son protocole expérimental pour enfin livrer un produit fini à la hauteur des attentes du Faucheur. Une étincelle d'orgueil professionnel héritée de sa vie humaine déplorait les raccourcis auxquels il avait dû recourir pour parvenir à ce résultat. Il n'avait pas eu le choix : sans les empreintes cérébrales de ses camarades pour le guider ou l'assistance d'Oblivion et d'Andréa pour certains points critiques de ses manipulations, il aurait été bon pour doubler la longueur de sa série de tests... au minimum !

Enfin, l'homme d'affaires et son laquais se retrouvèrent face à ceux qui jugeraient des aptitudes scientifiques de ce dernier. Ils dégageaient tous deux une aura de calme et de compétence mais il semblait y avoir une sorte de distance entre eux, pour une raison que le Dullahan n'arrivait pas à saisir. En tout cas, l'instant était rare : le Spectre avait l'occasion de voir comment le Faucheur évoluait en compagnie de Sa moisson quand la faux restait accrochée au mur.

Son employeur échangea les amabilités d'usage avec le dénommé Rosenberg qui se montrait nettement plus plaisant que les gorilles auxquels ils avaient eu droit jusqu'ici. Le deuxième homme par contre ne prit pas part à ces salutations : il ignora superbement le multimilliardaire et aborda directement le français en blouse blanche, faisant fi des convenances. Le cavalier sans tête n'arrivait pas à savoir s'il devait se sentir flatté, intimidé, gêné ou offusqué de l'affront fait à son Seigneur – sans parler des autres provocations de l'inconnu.

Probablement un mélange des trois derniers mais ce fut la timidité qui l'emporta, à son grand regret et pour un certain nombre de raisons. « Cantor. Docteur seulement. » répondit-il en s'excusant... tout à fait honnêtement, puisque même son doctorat n'était qu'une imposture obtenue par le biais de Thanatos. Il n'aurait pas été surpris de voir la main tendue disparaître compte tenu du ton sur lequel la question avait été posée mais contre toute attente, le gant de cuir ne bougea pas.

« Ce n'est pas grave, que sont les titres après tout ? Tant de gens ne reçoivent pas la reconnaissance qu'ils méritent, surtout dans notre domaine... Et puis vous êtes peut-être encore un peu jeune pour recevoir ce genre de « distinction » de la part de ceux qui se disent vos pairs et vos supérieurs. »

La condescendance dans ces paroles était manifeste à plus d'un égard et n'était pas dirigée que vers Rogos – il allait de soi toutefois que son interlocuteur ne l'incluait pas dans cette catégorie des génies incompris dont il faisait mention. L'homme au manteau noir savait pertinemment qu'il n'observerait que le travail d'un simple docteur, c'étaient les excuses de l'intéressé qui provoquaient son amusement. Il y avait quelque chose de dérangeant chez lui ; Rogos mit fin à son hésitation et lui serra la main le plus brièvement possible.

« Manfred Feuerbach. » annonça l'arrogant individu, daignant enfin se présenter. Sans se départir de son sourire impassible, il se tourna ensuite vers Al-Aswad et le salua à son tour, sans chaleur ni bon mot. Une formalité dont il fallait s'acquitter entre gens civilisés, rien de plus.

Rosenberg, lui, se montra tout à fait correct. Poli mais ne laissant aucun doute quant à leurs positions respectives d'examinateur et d'examiné, ne cherchant pas à attaquer la crédibilité de son invité. Il se montra cependant bien moins tolérant concernant l'allemand :

« Herr Doktor Professor, si vous avez fini de rabaisser le docteur Cantor au sujet de son titre, lequel n'est évidemment dû qu'à son âge et à ses choix de carrière plutôt qu'à un quelconque manquement de sa part, je pense qu'il serait temps d'assister à cette démonstration. »

L'un des gardes actionna l'ouverture de la porte sur ces entrefaites. La réprimande parut glisser complètement sur Feuerbach, qui n'y accorda pas la moindre importance en s'engageant dans le couloir derrière les battants, précédant le reste du petit groupe. Le scientifique plus âgé reprit sa conversation avec le multimilliardaire sans rien afficher de son probable déplaisir.

« Pardonnez-moi pour cette interruption. Pour répondre à votre question, non, je n'en suis pas le concepteur, c'est l’œuvre d'un collègue. Mon domaine d'expertise se trouve ailleurs. Et puisque nous en sommes à discuter de nos petits secrets, je vous avoue ma grande curiosité quant aux circonstances de l'acquisition de votre matériel expérimental ; les rapports sur le sujet m'ont laissé sur ma faim. »
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Dim 30 Juil - 13:12
Malik Al-Aswad observa du coin de l'oeil alors que son protégé faisait de son mieux pour se sortir des griffes de l'allemand. S'il s'en sortit bien, son malaise était presque palpable ; extrait de son autre costume, Armand Cantor lui faisait l'effet d'un homard prêt à passer à la casserole - sans sa carapace, si cruelle soit la faute de goût. S'il était coutumier de plonger l'animal vivant dans l'eau bouillante, il importait cette fois qu'il le reste ; aussi convenait-il d'en surveiller la cuisson.
Son interlocuteur eut toutefois la bienveillance d'en réguler la flamme par lui-même - fut-ce pour mieux l'échauder plus tard, mais au moins était-il sauf pour le moment. Le milliardaire échangea lui-même les politesses d'usage avec l'individu, sans guère faire de remarque sur le petit numéro qu'il venait de livrer - le sien propre le vouant à une politesse toute orientale. S'il se sentait bien moins d'atomes crochus avec celui-ci qu'avec son confrère, il semblait qu'il ne saurait s'en défaire pendant la visite. Qu'à cela ne tienne ; au moins Rosenberg semblait-il dans une moindre mesure pouvoir le tenir en respect.

Je puis vous garantir que malgré son jeune âge, le docteur Cantor est tout à fait capable, sans quoi je n'aurais pris la peine de vous soumettre ses travaux ; je devine à quel point vous devez être occupés. Je ne doute pas qu'il saura vous convaincre comme je l'ai été avant vous.
En effet, vous n'imaginez pas à quel point nous sommes occupés, cher monsieur Al-Aswad. répondit l'allemand, toujours sans se défaire de son sourire arrogant. Mais voyons plutôt de quoi ce jeune prodige est capable, n'est-ce pas ? Si vous en vantez les mérites, je suis certain qu'il sera à la hauteur de nos espérances !

Sans attendre de réponse, il leur tourna le dos et reprit la marche de même que la tête de leur petite expédition. Son discours transpirait d'une telle dose de sarcasme que même une perte de l'audition n'aurait probablement pas suffi à ne pas s'en rendre compte ; aussi, avec sa sensibilité naturelle, Malik Al-Aswad aurait été fort en peine de passer à côté. Sans surprise, le sieur Feuerbach n'accordait aucun crédit à son opinion - encore moins quand elle touchait à l'un de ses domaines de prédilection. C'eut été optimiste que de penser qu'il voyait en lui plus qu'un portefeuille sur pattes - qui devrait déjà s'estimer heureux que ses chèques à huit chiffres lui ouvrent les portes de sa caverne aux merveilles, même s'il ne pourrait en gratter que la surface.

Ne faites pas attention à lui, leur glissa discrètement Rosenberg avant qu'il n'ait pu répondre - non qu'il en ait eu l'intention - quand son « partenaire » eut pris assez d'avance que pour ne pas être entendus. Ne faites pas attention à lui, Il ôta ses lunettes pour les nettoyer à l'aide d'un mouchoir sorti de la poche de sa veste, semblant fatigué rien qu'à ressasser ses propres échanges avec l'énergumène. Il semble parfois oublier que ses valeurs n'ont pas connu que des heures de gloire... Ou, au contraire, que trop bien s'en souvenir. Je vous dirais bien qu'on s'y fait, mais...
Merci pour cette mise en garde, dit simplement l'homme d'affaires, ne souhaitant pas forcément connaître tous les dessous de cette affaire - ne serait-ce que pour ne pas réveiller de vieilles blessures.

Si effectivement ce cher Feuerbach ressentait le besoin compulsif de frotter son ego sur le visage de tous ceux qui l'entourent, nul doute qu'être nommé à ce poste avait dû donner à ses chevilles une dimension supplémentaire. Quoi de mieux pour se donner de grands airs que de se dire - que de croire intimement - qu'on faisait peut-être partie de la dernière ligne de défense de l'humanité ? Lui et plusieurs autres, bien sûr, tout notamment ceux qu'Al-Aswad avait rencontré lors de son enrôlement - mais il avait tout de l'homme qui se pense être la clé de voûte, la pierre angulaire sans laquelle rien ne serait possible. Il eut été curieux de savoir ce qu'en penseraient les autres responsables du projet ; monsieur Rosenberg ne serait sans doute pas le seul à y trouver à redire...

En sa qualité d'invité, le magnat du pétrole se plaça légèrement en retrait - ne laissant que son propre compagnon de route derrière lui, s'assurant qu'il parvenait à suivre le rythme. S'il s'était arrangé pour que les autres recrues infiltrées dans les rangs de FIRMAMENT, si elles venaient à être découvertes, ne puissent lui être reliées en aucune façon, le cas du docteur Cantor - de par la nature-même de sa tâche - était différent.
À ce titre, la mission qui lui était propre était d'une sensibilité de loin supérieure à celle de ses camarades - d'où le temps de préparation qu'elle avait sollicité ; même ainsi, il ne serait toutefois pas exagéré de dire que la viabilité de leur opération dépendrait de sa capacité à donner le change. Ce pouvait bien être le jour le plus important de son existence jusqu'à ce jour ; un véritable carrefour karmique.

Un heureux hasard, je ne saurais l'exprimer autrement. reprit-il la conversation maintenant qu'on ne risquait plus de les interrompre. Le combat qu'ils menaient les a amenés à pénétrer, sans doute par accident, dans l'une de mes infrastructures. Étant donné le type de matériel qui a fait de moi l'homme que je suis, il va sans dire que ma sécurité est du plus haut niveau ; je ne puis courir le risque que mes produits tombent entre les mains de n'importe qui. Attentif à son récit - par méfiance ou par curiosité, difficile d'en juger, même s'il semblait lui avoir fait une bonne première impression -, le scientifique l'incita à poursuivre d'un signe de tête. Je pense que je ne vous apprends rien en vous disant que lorsqu'on leur retire leurs armures, ce sont des êtres humains tout à fait normaux, tant qu'ils ne se mettent pas à lancer des boules de feu ou qui sait quoi d'autre encore. Et que certaines armures sont très... Légères en terme de protection.
Ils n'ont pas tenté de se défendre ?
Ils ont causé quelques dégâts à mes installations avant d'être... Neutralisés, confessa-t-il, de toute évidence gêné à l'idée d'entrer dans les détails du sort qui leur avait été réservé, mais ils ont été pris par surprise, et comme je vous le disais, ma technologie est à la pointe du progrès. Quelques mètres devant lui, il entendit Feuerbach faire mine de - mal - camoufler un léger rire moqueur dans une quinte de toux ; il choisit de l'ignorer. Je suppose que passer le plus clair de leur temps dans des sanctuaires antiques n'aide pas à se tenir au courant des dernières innovations.

Son regard se reporta devant lui alors que, sas après sas après sas, ils arrivaient à la pièce qui seraient dédiée à leur programme du jour. S'ils avaient croisés plusieurs autres salles sur le trajet, il s'était efforcé de ne pas regarder à l'intérieur - la plupart avaient des vitres teintées de toute façon, quand elles en possédaient, mais il ne voulait pas avoir l'air de fouiller dans ce qui ne le regardait pas. Sa présence ici n'était due qu'à sa qualité de « parrain » pour le candidat qu'il avait à leur proposer.

Je ne suis pas fier de la manière dont j'ai acquis ces personnes, monsieur Rosenberg, fit-il d'un air grave. Je vous prie de croire, quoi que mon métier puisse laisser à penser, que je connais très bien la valeur de la vie. Mais... Ses yeux allèrent vers les tables qui avaient été apprêtées et les formes inertes qui reposaient déjà dessus. Étant donné la situation qui nous préoccupe, il aurait été contre-productif de les garder de vous, eux et les secrets que leurs corps peuvent contenir.
Et bien, en piste, cher docteur Cantor. fit Feuerbach en revenant vers eux, désignant au concerné tant ses « patients » que tout le matériel dont il aurait besoin - et plus encore - qui avait été mis à sa disposition. Il est temps de nous montrer l'étendue de vos talents. Si vous avez besoin de nous, nous serons derrière la vitre. À moins que vous n'ayez besoin de plus amples préparations ? fit-il avec un piètre simulacre de sollicitude. C'est que je ne voudrais pas vous brusquer.
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Jeu 3 Aoû - 8:15
Ce n'était pas tous les jours qu'un Dieu volait au secours d'un péon ; quel dommage qu'Il ne prenne sa défense que pour les besoins de la mission. Quel dommage également que le teuton soit à ce point insensible à Ses paroles. Qu'à cela ne tienne, le Spectre s'était attendu à être accueilli avec scepticisme, il s'y était préparé mentalement et résolut de se replonger dans les détails de la procédure à venir, ce qu'il fit en dégainant le carnet de notes qu'il gardait dans sa poche. Il ne s'agissait pas là que d'un moyen de fuir les piques, l'opération étant d'une telle complexité que même après l'avoir déjà pratiquée des centaines de fois, il était toujours bon de se rafraîchir la mémoire à la première occasion.

C'est donc un Dullahan studieux qui entendit Rosenberg et Al-Aswad reprendre leurs échanges, d'abord pour discuter – brièvement – des manières de Feuerbach puis en abordant la question délicate de la provenance de leurs sujets d'expérience. Le visage du scientifique grisonnant ne trahit rien de ses émotions mais Rogos doutait qu'il se satisfasse de la réponse qu'on lui livrait. Le rapport qu'il avait mentionné devait déjà contenir ces mêmes informations, il n'apprenait sans doute rien de nouveau... Il choisit pourtant de ne pas s'attarder davantage sur le sujet, faisant peut-être confiance aux collègues qui avaient eu droit à la version complète de l'histoire de Thanatos et l'avaient jugée suffisamment convaincante. Quant à l'allemand, son intervention s'était limitée à une énième expression de dérision... est-ce que ce serait comme ça tout du long ? Comment arrivaient-ils à supporter cet individu ?

Heureusement la longue marche touchait à sa fin : il allait pouvoir oublier ces préoccupations en se plongeant dans son travail. La pièce était spacieuse et immaculée, les seules touches de couleurs venant du bleu des lits d'hôpital, du marron-jaune des flacons de médicaments et produits chimiques ainsi que de l'occasionnel bouton rouge ou vert tranchant sur le blanc aseptisé ou le gris métallique du matériel médical. L'ensemble était d'une propreté scrupuleuse et de la plus haute qualité. Le Faucheur n'avait pas regardé à la dépense lorsqu'il avait fallu équiper le laboratoire de la tour au Château aussi était-il habitué à utiliser ces mêmes machines mais cet endroit si nettement ordonné dégageait une impression autrement plus professionnelle.

Des agents étaient venus prendre son ordinateur pour inspection il y a deux jours ; il le récupérait maintenant, dans une sacoche posée sur une chaise. Ils avaient dû en profiter pour copier tous ses dossiers, fruits d'innombrables nuits blanches passées à déguiser ses notes pour dissimuler la véritable nature de ses tests. Cela n'aurait jamais été possible sans l'existence des troupes éveillées au service de l'identité humaine du fils de Nyx : autrement, comment justifier l'important volume de données nécessaire au succès du docteur Cantor ? Jamais ils ne le croiraient capable d'obtenir de tels résultats à partir de seulement trois cobayes...

Et ils auraient bien raison. Il avait triché. Déclinant poliment « l'offre » de l'allemand, le français se dirigea vers les lits d'hôpital, ôta les draps blancs recouvrant leurs occupants et dévoila trois corps humains émaciés et scarifiés, au crâne rasé et recouvert de bandages, raccordés à des machines assurant la stabilité de leurs fonctions vitales – respirateurs, perfusions et appareils de mesure divers et variés. Le mot-clé était corps : ces enveloppes charnelles ressuscitées par Thanatos ne pouvaient être considérées comme vivantes que selon la définition la plus basique du terme. Elles ne contenaient pas d'âme, leur électroencéphalogramme montrait à peine assez d'activité pour qu'on ne les déclare pas en état de mort cérébrale. Des légumes reproduisant toutefois à la perfection les circuits neuronaux d'éveillés décédés soigneusement sélectionnés par le Dieu. Chacune de ces coquilles vides avait péri trois-cent quatre-vingt cinq fois sous le scalpel imprécis du cavalier sans tête ou bien sous l'effet d'une électrode mal placée, de drogues mal dosées avant de revenir à la vie par l'entremise des pouvoirs de l'Outre-Tombe. Des cobayes réutilisables, indispensables quand on avait recours à des méthodes dignes d'un certain compatriote tristement célèbre de Feuerbach.

« Vous n'êtes pas le seul à avoir fait des choses dont vous n'êtes pas fier. » déclara Rosenberg, s'adressant autant à Malik Al-Aswad qu'au docteur Cantor. « Comme vous vous en doutez et sans trop en dévoiler, nous n'avons pas le luxe de pouvoir nous comporter en preux chevaliers. Cela ne s'arrêtera pas à une simple violation du serment d'Hippocrate... mais nous avons bel et bien un code de conduite ainsi que la décence de regretter les extrémités auxquelles nous devons trop souvent en arriver. »

Étrangement, Rogos n'était pas sûr que l'allemand – qui faisait pourtant pour la première fois l'effort de remiser au placard son air goguenard – soit du genre à se préoccuper d'éthique. Quant à savoir ce qui se cachait précisément derrière les insinuations de Rosenberg... Mieux valait laisser tomber et se concentrer sur son travail. Alors que son patron et ses examinateurs quittaient la pièce un par un, il passa méticuleusement en revue les outils et substances à sa disposition. Scalpels, bistouris, électrodes de plusieurs modèles, adrénaline, dopamine, endorphine et autres composés chimiques plus exotiques aux noms imprononçables... tout y était, il ne manquait de rien. Il passa un moment à stabiliser sa propre respiration et son rythme cardiaque, réprimant les effets du stress tout en enfilant masque, lunettes, gants, micro et calotte après s'être copieusement désinfecté.

« Parlez-nous de la procédure et de vos sujets. Je sais que ces informations sont déjà présentes dans votre rapport mais je veux vous l'entendre dire. »

La voix de Feuerbach provenait d'un haut-parleur. L'heure des démonstrations de pédantisme était passée, son ton était devenu froid, clinique et détaché.

« Nous n'avons pas su les identifier, tout au plus pouvons-nous supposer qu'il s'agissait de chevaliers noirs de bas niveau, au vu du peu de surface protégée par leurs armures. Ils étaient en très mauvais état après leur capture et nous avons eu le plus grand mal à les maintenir en vie. Un seul d'entre eux a pu reprendre connaissance et il a eu le temps de blesser plusieurs membres de notre personnel malgré une paralysie des membres inférieurs, ce qui nous a forcés à les placer tous trois sous sédation permanente. »

Les sévices dont ils portaient les marques avaient en fait été infligés à dessein pour rendre l'histoire plus crédible. Le Dullahan s'affairait à défaire les bandages crâniens, révélant des implants placés là au préalable et s'enfonçant jusque dans le cortex des sujets. Il commençait à placer les électrodes lorsque Rosenberg l'encouragea – à sa façon – à poursuivre son histoire, ce qu'il fit :

« Il n'y avait pas grand-chose à en tirer s'il nous était impossible de les réveiller. Les examens tissulaires, cellulaires et génétiques ne nous ont rien appris. J'ai proposé un protocole expérimental, un test très invasif et risqué qui ne pouvait pas être pratiqué sur nos propres recrues éveillées... »

« Car cela en aurait fait des légumes dans le meilleur des cas, ce qui n'était pas vraiment un problème ici. »

« En effet. Je me suis donc appuyé sur les données récoltées chez nos hommes pour identifier les zones du cerveau impliquées dans l'exercice des pouvoirs cosmiques : les aires visuelles et motrices bien sûr mais aussi le thalamus, l'amygdale... La partie la plus importante a été de trouver dans nos rangs des éveillés aux facultés similaires afin de localiser plus précisément les centres nerveux. Ensuite, il a fallu trouver la stimulation électrochimique appropriée pour réactiver les circuits neuronaux associés à ces facultés : cette approche a été infructueuse jusqu'à ce que je me rende compte du rôle joué par le système nerveux périphérique, que j'avais négligé jusqu'alors... »

S'ensuivit un long discours très technique qui rythma ses gestes pendant qu'il injectait des doses précautionneusement ajustées – selon le poids, l'âge, la taille... – de plusieurs substances à ses cobayes, déplaçait et réglait ses électrodes, consultait régulièrement, les instruments, son ordinateur et son carnet. Cette récitation l'aidait à discipliner le fil de ses pensées et à évacuer la tension, alors même qu'il devait prendre garde à ne pas laisser échapper par mégarde les événements réels qui l'avaient amené à ses conclusions. Ironiquement, c'était dans une de ses défaites les plus humiliantes qu'il avait trouvé la clé : se faire immobiliser pas une mais deux fois par Oblivion avec la même technique lui avait fait comprendre que le système nerveux central n'était pas seul à réguler le cosmos, autrement sa prison d'aiguilles ne serait pas capable de sceller l'aura en même temps que les mouvements.

Restait à savoir si son public verrait à travers le tissu de mensonges ou non. Les principes scientifiques étaient tout ce qu'il y a de plus véridiques mais s'ils s'apercevaient de la supercherie concernant son histoire et la falsification de certaines données... Rogos fit taire ses appréhensions – qui concernaient moins les conséquences immédiates d'un tel scénario que ce que la Mort lui ferait subir après-coup – et récapitula chaque étape de la procédure qu'il venait de suivre. Il ne pensait pas avoir oublié quoi que ce soit...

Le moment fatidique était donc arrivé. Le doigt sur le bouton qui activerait la stimulation électrique ainsi que plusieurs injections différées, il se retourna vers la vitre et ceux qui l'observaient à travers. Le stress était de retour ; il déglutit péniblement.

« Je... je suis prêt. Donnez-moi le signal quand vous voudrez. »

[Frontline] Weird Science

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